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[DOSSIER] Enjeux de l’évaluation de l’impact – Art.2 Comment définir un langage commun pour concilier les intérêts des associations et des mécènes ?

Expertise

Dans le précédent article de ce dossier dédié à la mesure d’impact social, nous avons identifié les enjeux de l’évaluation de l’impact pour les mécènes. Nous verrons dans ce volet comment définir un langage commun afin de faciliter la coopération entre porteurs de projets et mécènes et ainsi engager une démarche d’évaluation utile à tous. Nous ne prétendons pas à travers cet article apporter une réponse universelle, mais plutôt des pistes de réflexion dont vous pourrez vous emparer et les adapter à votre contexte.

 

Porteurs de projet et mécènes : des réalités et des objectifs de mesure d'impact social différents

Avant de définir les bases d’un langage commun, essayons de comprendre les réalités de chacun.

Du côté des associations et des entreprises sociales, les équipes expriment souvent le besoin de mieux comprendre et présenter les résultats réels et potentiels de leurs projets. L’objectif étant de permettre le suivi des résultats et le pilotage de l’activité d’une part, mais aussi de faciliter les candidatures aux appels à projets ou financements d’autres part. Les appels à projet exigent de plus en plus fréquemment des objectifs d’impact tangibles et crédibles.

Les principales difficultés remontées par ces acteurs sont le manque de connaissances pour évaluer l’impact en interne, ainsi qu’un manque de moyens financier et humains à allouer à la démarche. Le reporting auprès des parties prenantes, et particulièrement les partenaires financiers, sont parfois vécus comme une contrainte coûteuse en temps. A noter que dans les structures de moins de 10 salariés (qui représentent 77% des organisations de l’ESS en France), il est rare qu’un.e salarié.e soit dédié.e à l’évaluation d’impact.

L’enjeu pour les associations et les entreprises sociales est donc de maintenir une démarche de mesure d’impact et d’évaluation simple mais suffisamment représentative pour permettre la prise de décision et le dialogue avec les parties prenantes.

En ce qui concerne les mécènes et les financeurs sociaux, nous avons déjà présenté leurs principaux objectifs et enjeux dans le précédent article.

Les mécènes sont eux aussi redevables auprès de leurs partenaires, donateurs ou comité d’administration à qui ils doivent démontrer leur impact.           
Leur contribution aux grands enjeux sociétaux s’évalue via l’impact des projets soutenus sur leurs bénéficiaires finaux. Pour mesurer et piloter sa contribution globale (ou au niveau d’un programme), le mécène cherche ainsi à agréger l’impact de ses différents projets. N’ayant pas un accès direct aux bénéficiaires finaux, les financeurs vont donc s’appuyer sur les porteurs de projet pour évaluer les résultats du projet sur le terrain.

Définir un langage commun devient alors une étape fondamentale afin de fluidifier les coopérations  mais aussi pour garantir l’alignement de tous, l’interprétation partagée des résultats et la validité de la démarche.

 

Définir un langage commun : standardisé ou sur mesure ?

Comment définir ce langage commun ? N’y a-t-il pas déjà des normes qui font autorité ? La question des normes et de la standardisation de la mesure d’impact social revient souvent. Le Labo E&MIS de l’ESSEC questionnait récemment : « peut-on partager à l’échelle d’un secteur, d’une thématique, d’un territoire, une même vision, de mêmes définitions et des indicateurs communs ? ».

L’idée d’une mesure d’impact standardisée et normée séduit car elle faciliterait l’agrégation des données d’impact, la comparaison de projets ou encore la mise en place de scoring (pratique courante dans la sélection de projets par les financeurs). Cette vision est notamment très portée par les « financeurs à impact » dont les pratiques de financement ne correspondent pas exactement à celles des mécènes de la philanthropie.

Pour autant, chaque partie prenante a des préférences et objectifs différents. Le GECES (Groupe d’Experts sur l’Entrepreneuriat Social de la Commission Européenne) a ainsi estimé qu’une mesure «à taille unique» ne peut pas être appropriée car «l’incidence sociale recherchée varie d’une entreprise sociale à l’autre, et [qu’]il est difficile d’englober tous les types d’incidences de manière équitable ou objective». Le GECES préconise plutôt «la fourniture d’une boîte à outils pouvant être adaptée aux différents résultats des activités des entreprises sociales et aux parties prenantes».

Donc, la question à se poser est : dans quelle mesure peut-on standardiser la mesure d’impact social ? Quelles « boîtes à outils » adopter ?

 

Que peut-on standardiser et à quel niveau ?

Cette question a fait l’objet d’un groupe de discussion et de réflexion animé par l’Impact Management Project (IMP). L’IMP est un forum mondial qui rassemble plus de 2000 organisations dans l’objectif de cheminer vers un consensus sur la manière de mesurer, comparer et communiquer les impacts environnementaux et sociaux.

Le groupe de travail s’est demandé quels aspects de la gestion des impacts pouvaient être normalisés ; ceux qui doivent demeurer sur-mesure ; et enfin s'il existe un juste milieu optimal entre la normalisation et la personnalisation.

 

  1. La classification par domaines d'impact

L’élément qui ressort comme le plus standardisable est la classification des domaines d’impact (ou secteurs à enjeu) à un niveau très macro. Très généraux, ces concepts sont appropriables par le plus grand nombre et permettent à des interlocuteurs externes au projet de comprendre rapidement les objectifs dans lesquels celui-ci s’inscrit. Ils permettent également aux porteurs de projet d’un même domaine d’identifier facilement leurs pairs.

L’exemple par excellence est les Objectifs de Développement Durable (ODD). En tant qu’objectifs mondiaux, les ODD sont particulièrement adaptés au niveau étatique. Cet outil de communication puissant est en revanche moins pertinent pour refléter les actions d’un projet, et il est fréquent qu’un projet s’inscrive dans plusieurs ODD.

Une approche sectorielle peut alors être une clé de lecture plus évidente et mieux traduire les attentes de l’écosystème. Les domaines d’impact proposés par le GIIN ou encore les secteurs à enjeux de l’Avise sont des exemples qui méritent d’être cités. Le principal reste de trouver la classification qui représente le mieux la mission du projet et avec laquelle tous les acteurs sont à l’aise.

 

2. Les bonnes pratiques d’évaluation

A chaque projet ses propres pratiques d’évaluation et de gestion des impacts ? Les méthodologies sont certes nombreuses. Si les pratiques d’évaluation ne déterminent pas la méthodologie à appliquer, elles permettent d’orienter la démarche pour aboutir à une évaluation de qualité.

Les bonnes pratiques peuvent être un guide ou un garde-fou commun à tous. Nous pouvons par exemple citer comme ressources les 7 principes de Social Value International, le récent cahier Comment évaluer son impact de l’Avise ou encore les 5 pratiques essentielles mises en avant par l’initiative Common Approach. Ces dernières constituent la norme minimale de mesure d'impact au Canada :

  • Planifier le changement prévu
  • Utiliser des indicateurs adaptés
  • Recueillir des renseignements utiles
  • Évaluer le rendement et l’impact
  • Communiquer les résultats

Pour faire le point sur vos pratiques de gestion d’impact, Common Approach propose un outil d’auto-diagnostique en ligne.

Ces pratiques sont communes à de nombreuses méthodologies et outils de mesure d'impact.

L’étape « Planifier le changement prévu » permet aux porteurs de projet d’expliquer clairement comment le projet apportera des changements (impact). Elle peut s’appuyer sur la théorie du changement ou un modèle logique, afin de démontrer les relations entre les actions et les résultats.

Pour établir les bases d’un langage commun, nous recommandons dans un premier temps de partir de bonnes pratiques simples ou encore de cadres reconnus. Par exemple Les 5 dimensions d’impact de l’IMP peuvent être un bon point de départ pour appréhender et communiquer l’impact social car elles sont facilement appropriables et reconnues par les porteurs de projets et financeurs de l’écosystème. Une vision claire du “Qui” et du “Quoi” est essentielle pour avoir des échanges fructueux entre porteurs de projets et financeurs. Cependant, rares sont les projets qui ont formalisé leur Théorie du Changement. Au-delà du soutien financier, le mécène a un rôle clé à jouer dans la montée en compétence des porteurs de projets, notamment sur la question de l’évaluation et des bonnes pratiques de gestion de l’impact social. Le mécène peut pour cela mobiliser de nombreux outils : formation, co-construction de la démarche et des outils, mécénat de compétences, ou encore accompagnement par des experts.

 

3. Les indicateurs

A ce sujet, le groupe de réflexion de l’IMP est relativement consensuel sur le fait que les organisations sociales et les financeurs devraient utiliser des indicateurs standardisés dans la mesure du possible pour promouvoir la cohérence et la comparabilité, et ainsi parler un langage commun (notamment au sein d’un même « domaine d’intervention »).

Il existe plusieurs bases d’indicateurs qui font référence, par exemple :

  • La base IRIS+ portée par le Global Impact Investing Network (Giin) regroupe plus de 500 indicateurs de performance (les exemples d’indicateurs d’impact sont, eux, moins nombreux). Une base très riche mais dense, pas toujours évidente à explorer.
  • Les Outcome Stars sectorielles
  • NB : les indicateurs des ODD sont définis à un niveau macro (étatique) et difficilement applicables directement au niveau d’un projet.
  • En France nous pouvons citer l’initiative Valor'ESS qui est un référentiel de 43 indicateurs sectoriels porté par l’Udes.
  • Ou encore l’outil Impact Track et son algorithme qui propose des indicateurs selon les thématiques d’impact.

 

ATTENTION : Ces bases apportent des points de repère communs, qui facilitent notamment la communication au niveau de tout un écosystème. Cependant, Il est impossible de totalement standardiser les indicateurs car les mécènes comme les porteurs de projets auront souvent besoin de les adapter ou de les compléter pour répondre à leurs spécificités et à leur contexte.

 

Un travail d’équilibriste ? 

Pourtant il est recommandable de chercher un lien entre les indicateurs pertinents pour le projet et pour les mécènes ou autres financeurs.

Nous recommandons que le choix des modalités (et indicateurs) d’évaluation fasse l’objet d’un dialogue entre le mécène et le porteur de projet en amont du partenariat.

L’objectif est ici de répondre aux besoins de pilotage et de communication de chacun en cohérence avec les moyens disponibles.

Nous suggérons ainsi aux mécènes de définir au maximum 2 à 3 indicateurs clés à piloter pour chacun de leur domaine ou axe d’intervention, que chaque projet concerné s’engagera à mesurer et communiquer. Ces indicateurs et la manière dont on souhaite les collecter (question à poser au bénéficiaire par exemple) doivent être clairement spécifiés afin de permettre leur agrégation.

Alléger le reporting « standard » (souvent orienté réalisations), c’est permettre aux porteurs de projet de dégager plus de ressources pour mener une évaluation d’impact plus personnalisée. Celle-ci permettra à tous de mieux comprendre, piloter et valoriser la spécificité du projet ainsi que ses impacts réels.

L’échange autour de l’évaluation de l’impact est également une excellence opportunité de construire une relation partenariale de proximité et d’assurer l’alignement mécène-projet autour des attentes et objectifs. Par exemple, il peut être intéressant d’indiquer dans les conventions de partenariat les objectifs de l’évaluation d’impact, les moyens qui y seront alloués ou les processus qui seront mis en place et les indicateurs de suivi sélectionnés par les partenaires.

En tant que mécène, une bonne pratique est de dédier une part du financement accordé aux structures pour leur évaluation (entre 5 et 10% en plus du financement des projets).

 

En conclusion

Un certain degré de standardisation de la mesure d’impact est nécessaire pour faciliter le dialogue entre les mécènes, les porteurs de projets et les autres acteurs de l’écosystème. C’est également une étape indispensable au passage à l’échelle de la prise en compte des impacts sociétaux dans la valorisation des projets et des organisations. Si la mesure et la gestion de l’impact social demeurent systématiquement sur-mesure, elles auront alors peu de chance de devenir une « nouvelle norme ». Toutefois, une gestion des impacts pertinente doit également permettre la prise de décision et le pilotage de l’activité. En ce sens elle devra toujours être adaptée aux spécificités des interventions, des territoires ou des parties prenantes. Les partenaires devront alors trouver le juste milieu entre standardisation et personnalisation, et adapter la démarche à leurs moyens.

Dans le cadre du mécénat, le dialogue avec les porteurs de projets en amont et au cours du partenariat est la pierre angulaire qui permet un bon alignement sur les objectifs communs et les attentes de la collaboration. Bien plus qu’un seul soutien financier, le mécène a un rôle clé à jouer dans cette transition vers une gestion par l’impact, notamment en accompagnant les projets dans leur montée en compétences.

 

Dans le prochain article nous étudierons le cas d’application concrètement d’un mécène qui encourage la montée en compétences de ses projets dans l’évaluation et le pilotage de leur impact social.

 

 

 

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