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[Dossier] Pour une stratégie de financement repensée – Art. 3 : les frais de mesure d’impact

Comptes-rendus d’événements

Comment sortir d’une logique de financement exclusif des frais directement liés à des projets pour prendre en considération des enjeux plus larges ? Après avoir analysé comment les mécènes pouvaient financer les frais de fonctionnement et de structuration, nous nous attarderons dans ce troisième et dernier volet sur le financement de la mesure d’impact.

D’après le dernier baromètre KPMG sur la mesure de l’impact social, publié en 2018, 53% des opérateurs sociaux déclaraient mener des démarches de mesure d’impact social (contre 40% en 2017), mais avec des pratiques et des niveaux d’appropriation très hétérogènes. 60 % citaient des difficultés liées au coût engendré et à la complexité technique des outils, méthodes ou référentiels d’évaluation.

La démarche d’évaluation de l’impact n’est pas accessoire. Elle est nécessaire pour tout organisme qui se positionne dans une logique d’amélioration continue au bénéfice de l’intérêt général et elle nécessite une expertise qui a un coût, qu’elle soit internalisée ou externalisée (ce qui est souvent le cas). En effet, elle permet de clarifier les objectifs, renforcer la cohérence du projet d’intérêt général, améliorer l’efficacité des actions en les pilotant au regard d’indicateurs appropriés, dynamiser les équipes...

Les mécènes ont pourtant encore des réticences à affecter une part de leurs financements à la mesure d’impact. Alors que paradoxalement, pour les porteurs de projets, apporter la preuve de leur impact positif sur la société devient souvent une condition essentielle à l’obtention ou au renouvellement de financements, qu’ils soient publics ou privés. Notamment parce que les mécènes eux-mêmes ont besoin d’apporter des éléments de reporting à leurs propres parties prenantes… 

 

3 exemples de financement de frais de mesure d’impact

> Fondation RTE

La Fondation RTE, sous l’égide de la Fondation de France, soutient des initiatives innovantes en faveur du développement économique et social du monde rural. Elle a aujourd’hui pour ambition de professionnaliser son accompagnement pour soutenir ses bénéficiaires qui souhaitent repenser ou développer de nouvelles stratégies. Depuis 2020, elle a choisi de provisionner un budget supplémentaire pour financer la mesure d’impact de structures qu’elle soutient déjà et qui souhaitent mener une démarche d’évaluation. Cette initiative a le mérite d’être incitative mais son but premier est que les porteurs de projets s’approprient l’évaluation.

Frédéric Dohet, délégué général de la Fondation RTE, explique :

Nous sommes très clairs sur le fait que les structures font cette étude d’impact pour elles, et non pour la Fondation. Bien sûr nous souhaitons participer au comité de pilotage de l’évaluation, mais elles ont la liberté de choisir à la fois la méthode, le cabinet spécialisé, les indicateurs, etc.”

 

> Fondation nehs Dominique Bénéteau

Dès sa création, la Fondation nehs s’est donné comme objectif d’encourager la modélisation, le changement d’échelle et la démultiplication des initiatives qu’elle soutient.

Concrètement, au-delà d’une dotation financière, cela se traduit par un dispositif co-construit avec l’agence Phare, spécialiste de la mesure d’impact, à partir d’un diagnostic des besoins d’évaluation des structures soutenues par la fondation.

Ce dispositif comprend, pour celles qui le souhaitent, une formation collective, la mise à disposition d’outils méthodologiques et un accompagnement personnalisé de chacune.

Il permet d’aider les porteurs de projets qui le souhaitent à s’approprier la démarche d’évaluation (avec des apports à la fois théoriques et méthodologiques) et à la mettre en œuvre. L’objectif final étant de leur donner les moyens de mieux comprendre les effets des actions qu’ils mènent sur leurs bénéficiaires et de les analyser pour éventuellement ouvrir des pistes d’amélioration permettant d’optimiser leur impact. Cela peut aussi les aider à valoriser et faire reconnaître l’utilité de leur action grâce à des données objectives.”, précise Philippe Denormandie, délégué général de la Fondation nehs Dominique Bénéteau.

 

> Fondation de l’Orangerie

La Fondation de l’Orangerie propose aux clients de BNP Paribas Wealth Management (métier international de Banque Privée) une délégation de gestion de leurs programmes philanthropiques. Elle prévoit budgétairement la prise en charge des dépenses liées à l’évaluation d’impact dans le triple objectif de :

  • contribuer au pilotage et à la valorisation des projets soutenus ;
  • pouvoir informer ses donateurs des effets directs et indirects des initiatives qu’ils ont rendues possibles ;
  • encourager l’acculturation de ses partenaires et faciliter leur appropriation de l’évaluation.
     

La Fondation de l’Orangerie finance ainsi la réflexion sur l’impact, sa mesure, les outils mis en œuvre, l’apport d’expertises externes, etc. Concrètement, elle alloue volontiers un montant supplémentaire à son soutien financier pour couvrir ces frais d’évaluation, avec une convention dédiée, et laisse le porteur de projet choisir son évaluateur.

 

Quels enseignements tirer de ces partages d’expérience ?

Les entretiens réalisés pour préparer cet atelier et les échanges qu’il a déclenchés font apparaître que :

  • la pédagogie est essentielle pour lever les réticences chez les mécènes, notamment au niveau de la gouvernance qui peut être encline à préférer financer exclusivement les projets ;
  • cet effort de pédagogie doit aussi être fait chez les porteurs de projets qui peuvent craindre qu’une somme allouée à l’évaluation vienne en substitution du budget attribué à leurs actions, mais aussi pour lever leurs propres réticences internes en leur offrant une meilleure connaissance de ce que la mesure d’impact peut leur apporter pour la gestion et le développement de leur projet d’intérêt général ;
  • à moins d’être un mécène qui choisit de faire du financement de la mesure d’impact sa mission principale, couvrir des dépenses liées à l’évaluation doit idéalement venir s’ajouter au financement de projet ;
  • le montant alloué sera alors souvent calculé sur un pourcentage du soutien financier global (autour de 5 à 10%), et peut varier notamment si l’évaluation de mesure d’impact démarre avec le projet ou si elle vient a posteriori ;
     
  • le choix de l’évaluateur peut se faire avec le mécène ou en totale autonomie par le porteur de projet mais dans tous les cas, l’échange entre eux est important, notamment pour partager leur point de vue sur ce qu’il recherchent avec l’évaluation de l’impact social et les objectifs de la démarche ;
  • on observe une attente grandissante sur l’évaluation qualitative et non plus seulement quantitative, pour que la mesure d’impact serve à démontrer l’efficacité d’une action sur son public cible, le degré d’atteinte des objectifs et la durabilité des effets produits ;
  • pour les deux parties, communiquer sur la démarche d’évaluation et ses résultats est intéressant car cela peut venir nourrir la réflexion d’autres porteurs de projets mais aussi ouvrir des portes aux structures soutenues (de nouveaux mécènes par exemple) en valorisant leur impact ;
     
  • enfin, l’évaluation reste essentielle même en situation d’urgence, notamment pour étudier l’efficacité et la reproductibilité en cas de nouvelle crise (qui peut avoir des causes différentes mais nécessiter les mêmes solutions).

 

Plus généralement, il ne doit pas y avoir d’opposition entre le fléchage direct des financements vers les projets et le soutien aux frais de fonctionnement, de (re)structuration ou de mesure d’impact. Toutes ces logiques doivent co-exister pour favoriser une gestion équilibrée des budgets des organismes sans but lucratif et, in fine, les aider à être le plus efficaces possibles dans la mise en œuvre de leur projet d’intérêt général.

 

Céline Laurichesse, Dorothée Corbier

 

 

 

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