Portrait d’adhérent - Établissement public de santé de Ville-Évrard.

Comme chaque mois depuis un an maintenant, nous donnons la parole à l’un des adhérents du réseau Admical, pour mettre en lumière la diversité des pratiques dans un secteur foisonnant. Ce mois-ci, la parole revient à l’Établissement public de santé de Ville-Évrard. Spécialisé en psychiatrie, cet hôpital, ainsi que ses antennes, accompagnent chaque année des milliers de patients en Seine-Saint-Denis, de la petite enfance au grand âge. Présent dans 32 communes à travers 90 adresses, l’établissement porte une conception territoriale de la santé mentale. Depuis 2022, une équipe dédiée aux affaires culturelles et au mécénat cherche à donner de l’ampleur aux projets portés par les équipes de soin, notamment grâce à la création d’un fonds de dotation. Une démarche encore jeune, qui doit composer avec les contraintes de l’hôpital public, mais qui ouvre de nombreuses perspectives : soutenir l’innovation et la recherche en santé, améliorer les lieux de soin, faire vivre le patrimoine et contribuer à changer le regard sur la psychiatrie. Sibylle Mazot, Responsable du mécénat et des affaires culturelles, Amalia Fernandez, alternante à ses côtés, et Noël Pommepuy, Pédopsychiatre et Chef de pôle de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, nous ont accordé un peu de leur temps pour nous raconter.
Ville-Évrard, un hôpital ancré dans son territoire
L’histoire de l’Établissement public de santé de Ville-Évrard commence en 1868 sur des terres acquises par le département de la Seine. Créé à la suite de la loi de 1838 qui impose à chaque département de disposer d’un établissement destiné aux personnes souffrant de troubles psychiatriques, l’hôpital est alors conçu comme un vaste domaine comprenant des pavillons de soin, mais aussi une ferme et plusieurs centaines d’hectares de terres agricoles.
Cette histoire a laissé des traces. Sur le site de Neuilly-sur-Marne subsistent notamment de l’ancienne propriété aristocratique du XVIIe siècle un logis, vestige du château, un colombier et un étang. Plusieurs bâtiments historiques sont protégés depuis 1996 au titre du patrimoine (ISMH). La ferme, longtemps au cœur de la vie de l’établissement, existe toujours, même si les derniers animaux ont quitté les lieux en 1989.
Mais Ville-Évrard ne se résume pas à son site historique. Au cours du XXe siècle, l’établissement a développé une psychiatrie de secteur, et s’est progressivement implanté au plus près des habitants du département. Il est aujourd’hui présent dans 32 communes de Seine-Saint-Denis, à travers 90 adresses, avec cinq grands sites à Aubervilliers, Bondy, Montreuil, Neuilly-sur-Marne et Saint-Denis. Il accompagne des patients de tous les âges, de la périnatalité à la vieillesse, et une large diversité de situations en santé mentale.
Cette implantation territoriale constitue une dimension essentielle de son identité : la psychiatrie ne se pense pas seulement entre les murs de l’hôpital, mais dans les lieux de vie, au plus près des patients et de leurs familles.
Progressivement, le mécénat entre à l’hôpital
C’est dans cet environnement qu’a été créé, en 2022, un poste de Responsable des affaires culturelles et du mécénat, confié à Sibylle Mazot, professionnelle du mécénat depuis l’entrée en vigueur de la loi Aillagon. « Ma mission initiale était d’accompagner la création d’un pôle culturel dans l’ancienne ferme de Ville-Évrard et d’engager une campagne de mécénat pour ce projet », explique-t-elle.
Le projet est ambitieux : une première étude de programmation a évalué les besoins à plusieurs millions d’euros. L’établissement a donc choisi de commencer progressivement, en affinant le projet architectural, patrimonial et culturel avant de rechercher des financements à plus grande échelle.
Dans cette première phase, l’équipe a surtout répondu à des appels à projets. Des financements ont ainsi permis de soutenir différents projets de soin et d’accompagnement : achat d’un véhicule pour permettre à des équipes de se rendre au domicile de jeunes parents qui ne peuvent pas se déplacer, parcours de sécurité routière pour des enfants porteurs des troubles autistiques et leur famille, ou encore projets liés à la zoothérapie.
Et rapidement, une nouvelle question s’est posée : comment structurer une démarche de mécénat qui dépasse la succession d’appels à projets ?
Puis un fonds de dotation donne un cadre au mécénat
En 2024, Ville-Évrard crée son fonds de dotation. Il ne s’agit pas de compenser le financement du fonctionnement courant de l’hôpital. Le principe est plutôt de distinguer les ressources destinées aux activités hospitalières de celles qui peuvent être mobilisées pour des projets complémentaires : culture, patrimoine, innovation, recherche ou projets adossés aux activités cœur de l’hôpital.
Pour Sibylle, cette distinction est essentielle : « Un établissement public dispose déjà d’un budget important, mais celui-ci est destiné au fonctionnement et aux projets hospitaliers », explique-t-elle. Elle poursuit : « Le mécénat peut, lui, permettre de financer des projets qui ne trouvent pas nécessairement leur place dans ces budgets. Le fonds de dotation offre également au mécène une visibilité sur l’utilisation de son don et la possibilité de flécher son soutien vers un projet identifié ».
Le fonds est encore dans une phase de collecte. Son conseil d’administration est aujourd’hui principalement composé de personnes issues de l’établissement, avec l’ambition de l’ouvrir progressivement à des personnalités extérieures et de mettre en place des comités de sélection.
Une dynamique commence à se créer en interne. Les équipes ont été informées de la création du fonds et commencent à identifier leurs propres projets susceptibles d’être accompagnés. Des « ambassadeurs culture » présents dans les différents pôles peuvent également faire remonter des initiatives.
L’enjeu est notamment de développer des actions culturelles et artistiques, entre autres des résidences, dans différents sites de l’établissement, et pas uniquement à Neuilly-sur-Marne. Une manière de faire circuler la culture au sein d’un établissement, qui compte 18 pôles et qui intervient sur l’ensemble du département.
Le mécénat peut aller là où le financement public ne va pas
À Ville-Évrard, le mécénat ne consiste donc pas seulement à « financer plus », mais aussi à « faire autrement ».
Le psychiatre Noël Pommepuy en donne un exemple à travers un projet de co-design d’un hôpital de jour accueillant des enfants présentant des troubles du spectre de l’autisme. L’objectif est de faire participer directement les familles à la conception des espaces : réfléchir avec elles à l’accueil, à la circulation, au mobilier, aux usages du lieu.
Derrière ce projet se trouve une conception plus large du soin : considérer les parents comme des experts de leur propre famille et leur donner une véritable place dans la conception de l’environnement de soin. « L’objectif est de faire en sorte qu’ils ne soient plus mes invités au sein de l’hôpital, mais que je sois leur invité au sein de cet espace qui leur ressemble », explique-t-il.
Une telle démarche demande du temps, des professionnels formés au co-design, des moyens spécifiques, et ne correspond pas nécessairement aux budgets habituels de l’hôpital. Le mécénat peut alors intervenir comme un levier permettant d’expérimenter de nouvelles pratiques et d'améliorer concrètement les conditions d'accueil.
Même logique pour les espaces extérieurs. À Montreuil, par exemple, l’établissement aimerait pouvoir aménager un jardin pour les enfants et leurs parents. Une fois un bâtiment livré, ces aménagements complémentaires deviennent difficiles à financer via les circuits classiques. Le mécénat peut apporter ce « plus » qui pourra changer grandement l’accueil des publics : un jardin, un mobilier adapté, une signalétique, un espace pensé pour les besoins spécifiques des patients.
Pour Noël Pommepuy, c’est là que se situe l’intérêt du mécénat : donner de l’agilité à des projets innovants qui peinent à trouver leur place dans les circuits traditionnels des financements publics de l’hôpital.
Même logique pour les espaces extérieurs. À Montreuil, par exemple, l’établissement aimerait pouvoir aménager un jardin pour les enfants et leurs parents. Une fois un bâtiment livré, ces aménagements complémentaires deviennent difficiles à financer via les circuits classiques. Le mécénat peut apporter ce « plus » qui pourra changer grandement l’accueil des publics : un jardin, un mobilier adapté, une signalétique, un espace pensé pour les besoins spécifiques des patients.
Pour Noël Pommepuy, c’est là que se situe l’intérêt du mécénat : donner de l’agilité à des projets innovants qui peinent à trouver leur place dans les circuits traditionnels des financements publics de l’hôpital.
Il s’agit ensuite de transformer l’essai
Cette complémentarité entre financement public et mécénat est au cœur de la réflexion de l’établissement. Le mécénat n’a pas vocation, pour l’équipe, à se substituer au financement public du soin. En revanche, il peut permettre de prolonger et de valoriser une initiative déjà engagée : financer une formation, permettre à des professionnels de partager leur expérience, soutenir une recherche, organiser un colloque, publier un travail ou développer des outils. « Transformer l’essai » : c’est ainsi que Noël Pommepuy décrit cette fonction du mécénat.
Un professionnel peut avoir développé une nouvelle pratique, mené une recherche et constaté des résultats encourageants auprès des patients et des familles. Mais une fois cette première étape franchie, il faut encore pouvoir faire connaître cette expérience, former d’autres équipes, la documenter ou la partager. Autant d'actions qui ne trouvent pas nécessairement de financement dédié dans le fonctionnement courant de l’hôpital.
Cette approche conduit également l’équipe à repenser la manière de présenter les projets. Plutôt que de multiplier les petites demandes isolées, l’établissement cherche à identifier de grands axes autour desquels plusieurs initiatives peuvent se rattacher : amélioration de l’accueil et de l’inclusion des patients, développement de soins collaboratifs, innovation dans les pratiques.
Pour le mécène, cela permet de comprendre comment son soutien s’inscrit dans une ambition plus large. Pour l’établissement, cela donne davantage de cohérence à sa politique de mécénat.
Reste à trouver les bons mécènes et les bons critères
La recherche de mécènes reste un apprentissage. Ville-Évrard répond aujourd’hui à différents appels à projets en fonction des thématiques : santé mentale, autisme, médiation animale, patrimoine… La Fondation des Hôpitaux a notamment permis de financer un véhicule destiné aux équipes intervenant auprès patients – parents et enfants - à domicile. La Fondation Adrienne et Pierre Sommer a accompagné des projets de médiation animale. La Fondation du Patrimoine s’est engagée sur des projets de restauration, jusqu’à contribuer à la réfection complète d’une toiture et d’un bâtiment.
Mais l’équipe se heurte parfois à un décalage entre les critères d’évaluation des mécènes et la réalité de certains projets psychiatriques. « On a ce problème sur le quantitatif », souligne Sibylle, qui poursuit : « Un projet qui accompagne six ou dix enfants peut produire un impact très important pour les personnes concernées, mais sembler trop limité lorsqu’un appel à projets valorise principalement le nombre de bénéficiaires. »
Cette difficulté pose une question plus large : comment mesurer l’impact d’un projet de santé mentale sans réduire sa valeur au nombre de personnes directement touchées ?
Pour l’équipe de Ville-Évrard, l’enjeu est aussi d’apprendre à mieux raconter ses projets, à les rendre concrets et à montrer ce qu’ils changent réellement. Le fonds de dotation devrait notamment être accompagné prochainement par une agence de communication spécialisée, avec l'objectif de mieux faire connaître les projets de l’établissement et de disposer de supports adaptés à la recherche de mécènes.
Comment faire connaître Ville-Évrard autrement
Derrière la recherche de financements se joue un autre enjeu : le regard porté sur la psychiatrie. Sybille constate que ce n'est pas simple.
L’établissement souhaite aujourd’hui mieux faire connaître ce qui s’y passe, ses pratiques, ses innovations, mais aussi son histoire et son patrimoine.
Le site historique constitue un formidable point d’entrée. Les bâtiments anciens, la ferme, l’étang, les espaces naturels et le patrimoine de la psychiatrie peuvent devenir des supports d’ouverture sur la société.
Un parcours jeune public a ainsi été créé pour raconter l’histoire de Ville-Évrard et la mettre en regard avec la psychiatrie contemporaine. Sous la forme d’une chasse au trésor, les visiteurs découvrent le site, son histoire et des éléments de réflexion sur la santé mentale. Le parcours a notamment été présenté à des lycéens, avec l'ambition d’aller plus loin dans la sensibilisation des jeunes générations. Le patrimoine devient alors bien davantage qu’un sujet de conservation. Il devient un outil de médiation, de transmission et de déstigmatisation.
Et cette démarche rejoint l’histoire même de Ville-Évrard, établissement historiquement marqué par l’innovation en psychiatrie. Pour l’équipe, mieux faire connaître ce qui s’y invente aujourd’hui peut aussi contribuer à faire évoluer le regard sur la maladie mentale.
À l’occasion du 10 octobre, ouvrir davantage la conversation
La Journée mondiale de la santé mentale, le 10 octobre, constitue un moment particulier pour remettre ces enjeux au cœur de la conversation publique.
Ces dernières années, la parole autour de la santé mentale s’est beaucoup libérée. Mais l’équipe de Ville-Évrard observe une différence entre le fait de parler plus facilement de « santé mentale » et celui de parler réellement de psychiatrie, de troubles psychiques sévères ou de maladie mentale. La santé mentale est devenue un terme plus familier, notamment chez les jeunes générations. Mais elle ne suffit pas toujours à faire disparaître les représentations et les tabous associés à la psychiatrie.
Pour Noël Pommepuy, l’enjeu est aussi de montrer ce que les personnes concernées peuvent apporter lorsqu’on leur donne les moyens de participer pleinement aux soins. Dans les projets développés autour de l’autisme, les familles sont ainsi progressivement considérées comme des partenaires, avec leur propre expertise et leur propre expérience.
Le mécénat peut contribuer à rendre visibles ces démarches, à leur donner les moyens de se développer et à faire circuler les expériences au-delà de l’établissement. C’est là que se dessine aujourd’hui la place du mécénat à Ville-Évrard : non pas se substituer au financement public du soin, mais créer des espaces pour expérimenter, améliorer, transmettre et faire connaître ce qui existe déjà. Les possibilités sont bien larges : soutenir l’innovation en santé mentale, améliorer les espaces de soin, développer la participation des patients et des familles, valoriser le patrimoine, faire connaître les pratiques professionnelles ou encore sensibiliser les jeunes générations.
Autant de projets qui ont un point commun : faire de l’hôpital un lieu de soin, mais aussi un lieu ouvert, vivant et en dialogue avec la société. À l’approche du 10 octobre, cette ambition prend un relief particulier : parce que mieux comprendre la santé mentale, c’est aussi mieux comprendre celles et ceux qui la vivent, celles et ceux qui les accompagnent, et les lieux dans lesquels se construit le soin.
Merci à Sibylle, Amalia et Noël pour leur temps précieux, leur transparence. Vous voulez en savoir plus sur l’EPSVE, rendez-vous sur https://www.eps-ville-evrard.fr/institution/culture

