|    07 Décembre 2020

Discours de clôture du Mécènes Forum, par François Debiesse

Retrouvez le discours de clôture de François Debiesse, président d'Admical, à l'occasion du dernier Mécènes Forum.

En conclusion du colloque du Mécènes Forum 2019 au titre quelque peu provocateur « Faut-il en finir avec le Mécénat ?», j‘évoquais en toile de fond des attaques médiatiques et gouvernementales contre le mécénat des grandes entreprises, le constat d’une crise de la démocratie, démocratie qu’on voit reculer à  travers le monde au profit de divers populismes protéiformes, et qui voit germer dans notre pays la multiplication des fractures, la montée des inégalités, l’émergence de véritables séparatismes au sein de la société, nés de la délégitimation des élites et de la contestation grandissante des institutions.

 

Bien malin celui qui aurait pu prévoir, il y a un an à peine, qu’une tornade sanitaire allait s’abattre sur le monde et aggraver encore ce malaise démocratique. Pour autant, la crise sanitaire n’a pas seulement des conséquences en termes de vies humaines, elle n’entraîne pas seulement un effondrement économique durable et profond, elle projette également une lumière plus crue encore sur la crise du politique, sur ses capacités à penser et à mettre en œuvre un projet de société reposant sur une définition pertinente et partagée de l’intérêt général.

 

Par-delà les indispensables mesures sanitaires pour sortir enfin de l’épidémie, par-delà les colossales aides financières d’Etat qui permettront, espérons-le, à l’économie de repartir, la société française ne pansera ses blessures et ne retrouvera son unité et sa cohésion aujourd’hui éclatées que par un travail en profondeur.

Ce travail nécessite un socle solide :  une large concertation sur le devenir de notre communauté qui n’en est plus vraiment une, un effort de reconstruction du lien qui s’est rompu, un projet de « vivre ensemble » qui transcende les particularismes et fasse renaître la confiance, qui nous redonne des objectifs communs reposant sur des valeurs partagées, sur une vision à moyen et long terme qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut et qui nous permette demain, après-demain, de « refaire Nation ».

C’est précisément cela, le rôle du politique, mais n’est-ce pas aussi depuis des années son échec majeur, son manquement le plus grave et le plus dangereux tandis que se multiplient des maux certes d’une immense complexité ? mais les crises diverses s’avèrent malheureusement  trop souvent mal analysées, mal comprises, voire volontairement ignorées par manque de considération sur ce qu’est au bout du compte l’intérêt général, c’est à dire l’intérêt des femmes et des hommes qui composent notre société et sont amenés à y vivre ensemble...

Exemple actuel et frappant de cette défaillance politique : le quasi abandon  du monde de la culture dans  la crise qui nous frappe depuis mars dernier. La culture et ses différents acteurs sont les grands oubliés du discours présidentiel, malgré tout le soutien de la ministre en charge et malgré les aides financières et sociales dispensées par différents guichets... et on sait pourtant le rôle fondamental que joue la Culture dans la société comme créateur primordial de liens, comme élément intégrateur et unificateur, comme premier artisan. Force est de constater que depuis des années, le politique n’a ni la volonté, ni sans doute le temps, ni une vision suffisante pour consacrer au moins une partie de son énergie et de ses immenses compétences - certes aujourd’hui sur-sollicitées - à préparer notre avenir commun.

 

Mais alors quid du Mécénat au défi de cette crise, de ces crises ?

 

Petit coup d’œil dans le rétroviseur : lors de la crise financière de 2008/2010, les entreprises ont joué un rôle majeur. Contribuant à amortir le choc social, elles ont participé de façon active au financement de la solidarité notamment en réorientant massivement leurs programmes de mécénat vers le social (hélas souvent au détriment de la Culture, ne tenant précisément pas compte de son rôle social de fond comme si elle se résumait à un dispensateur de loisirs).

Mais le budget global annuel du mécénat d’entreprises a néanmoins baissé de plus de 20%. Un tiers des entreprises mécènes (essentiellement des TPE et PME) ont cessé de l’être, bousculant violemment l’équilibre financier de nombreux acteurs.

La crise actuelle sera plus marquée encore. L’ensemble du secteur associatif, déjà fragilisé par des réformes successives qui ont affecté ses modalités de financement, est plongé dans une immense inquiétude.

Le tsunami actuel risque fort de limiter le volume d’action des plus gros acteurs, et de faire tout en faisant disparaître nombre de plus petits. Je ne suis cependant pas inquiet sur les chiffres de 2020 qui commencent à émerger et devraient être confirmés par le Baromètre Admical le mois prochain : il y a eu, dès le début de la crise, un élan de solidarité dans les entreprises petites ou grandes, sous des formes très diverses, qui aura certainement conforté les chiffres attendus pour cette année. C’est la suite qui est inquiétante, et peut être pour plusieurs années. Pris en tenaille entre un cadre fiscal bouleversé et une récession historique, l’avenir du modèle « philanthropique à la française » risque fort d’être mis à mal.

A court terme, l’engagement des entreprises est essentiel pour affronter une crise sociale d’une gravité exceptionnelle. Nous n’avons de cesse de le répéter mais c’est aujourd’hui l’urgence et donc la priorité de nombreux mécènes. A moyen terme, cet engagement doit être sécurisé et soutenu pour permettre la construction de projets d’intérêt général inscrits dans la durée et enracinés dans les territoires et cela dans tous les segments de la générosité et dans tous les domaines d’action de la vie associative.

Je le dis haut et fort, cet engagement des entreprises ne sera durable et durablement efficace que s’il s’inscrit dans une politique publique claire, volontariste et encourageante. Or, les évolutions règlementaires et fiscales récentes ont abimé la lisibilité du cadre et l’effet ciseau, à savoir la baisse des ressources mises en œuvre tandis que les besoins explosent, est potentiellement dramatiquement destructeur. D’où la nécessité urgente d’un véritable discours politique puissant et mobilisateur. Il est aujourd’hui inexistant, sauf par la voix de quelques secrétaires d’Etat ou parlementaires vraiment engagés mais hélas bien isolés.

Il est pourtant nécessaire à la fois de répondre à l’urgence (ce qui est fait tant bien que mal, mais pas toujours dans la clarté) tout en travaillant à plus long terme afin de consolider, voire construire un nouveau modèle d’engagement sociétal et de philanthropie.

Oui, le budget global du mécénat d’entreprises baissera dans les mois qui viennent si les Pouvoirs Publics ne font rien pour le promouvoir; or, en encourageant le mécénat des TPE/PME et en plafonnant simultanément celui des grandes entreprise, soupçonnées d’intéressement généralisé, l’Etat envoie des signaux contradictoires : si le soutien aux « petits »  est indispensable pour accroître le nombre d’entreprises mécènes et davantage territorialiser l’impact, celui aux « moyens et grands » l’est tout autant en raison du volume de mécénat en cause, plus des 2/3 de l’ensemble. Les entreprises ont besoin de stabilité fiscale et de procédures de dons simples, en échange de quoi elles doivent respecter un véritable cadre éthique ( Admical et ses partenaires de la Coordination-Générosités s’emploient à le définir- échéance prévue :1er semestre 2020 ). Leur rôle est également d’informer davantage sur l’impact social de leurs actions ( à cela aussi nous travaillons activement )

Mais le problème ne se résume pas, loin de là, à la question fiscale : les Pouvoirs Publics ont un rôle essentiel à jouer.  Dans un débat public et médiatique souvent défavorable au mécénat, l’Etat doit s’engager clairement pour créer les conditions de la confiance, indispensable à l’engagement des entreprises, il doit préciser ce qu’il attend d’elles en plus de leur évident rôle économique de créateur de richesse et d’emplois, il doit se montrer précis sur l’apport souhaité à la construction d’un véritable projet de société, et cela par tous les moyens mis à leur disposition.

 Il y a le mécénat bien-sûr mais pas seulement : modèles hybrides, entreprises à mission ou à impact, nouveaux modes de financement ou encore entrepreneurs sociaux qui bousculent les frontières du « for profit » et du « non profit » et innovent pour apporter des réponses pertinentes à des besoins sociaux peu ou mal couverts, tout en créant des emplois durables.

Les mécènes vont s’intéresser de plus en plus à ces acteurs de l’économie sociale et solidaire qui peuvent aussi un jour devenir mécènes. Les exemples fleurissent avec notamment le succès grandissant du label B Corp en France, l’émergence du mouvement Impact France, la multiplication des formes d’engagement dans de très grands groupes mais aussi au sein de ces entreprises plus petites, ces start-up qui placent l’intérêt général au cœur de leur gouvernance, de leurs objectifs et de leur gestion. Toutes ces initiatives, bien qu’encore limitées, mettent une incontestable note d’optimisme dans un paysage global qui en est dramatiquement dépourvu.

 

Créateur de liens et facteur d’innovation sociale, le mécénat est un outil formidable au service de l’intérêt général mais il n’est plus unique et toutes les formes d’engagement doivent être encouragées. Admical s’y emploiera autant que possible à la mesure de ses moyens mais nos efforts seront peu efficaces s’ils ne s’inscrivent pas dans une politique publique redéfinissant la trame de la société française de demain. Sans une action forte des Pouvoirs Publics, rien ne bougera vraiment.

Cela suppose, entre autres :

  • l’élaboration d’un discours politique détaillant des objectifs sociétaires basés sur l’intérêt général et en phase avec les grandes problématiques actuelles
  • et aussi la révision de l’organisation administrative du mécénat dans une approche transversale et interministérielle du sujet, avec la création d’une instance dédiée à la « philanthropie » et rattachée au Premier Ministre ; ...et bien sur la stabilisation du cadre juridique et fiscal ;
  • et encore l’évaluation précise des retombées réelles du mécénat en terme d’impact économique et social pour cesser de tout résumer à la seule notion de dépense fiscale ;
  • et enfin la nécessité de propager ce discours au niveau des Territoires, où se dessine chaque jour l’avenir  de notre pays,en :

*encourageant les partenariats public/privé            

*communiquant sur l ‘intérêt de l’approche collective                  

*facilitant la bonne compréhension des enjeux et des mécanismes règlementaires et fiscaux du mécénat

 

 

En conclusion, j’en appelle à l’Etat pour qu’il affronte en urgence la crise morale et identitaire profonde que traverse notre société et dont la gravité dépasse largement celle de la crise sanitaire. Cela nécessite une prise en mains urgente. Rappelons que c’est son rôle d’orchestrer les travaux de reconstruction nécessaires - et qu’il en sera, au final, le garant - ; il ne peut cependant en dessiner les contours que dans la concertation et l’écoute des différentes parties prenantes. Il est évident que j’évoque ici une écoute concrète et non pas de façade.

 

J’en appelle à l’Etat pour qu’il accepte le fait que les entreprises, par leur engagement, par leur mécénat, ont un rôle essentiel à jouer dans cette indispensable reconstruction parce que « l’archipel français » mis en lumière par Jérôme Fourquet dans son récent ouvrage n’est plus tenable, les drames de l’actualité nous le rappellent presque quotidiennement.

 

J’en appelle aussi aux entreprises afin qu’elles soient beaucoup plus nombreuses à se mobiliser, qu’elles renforcent et diversifient leur volonté d’engagement face aux problématiques sociales et qu’elles associent au maximum leurs collaborateurs dans leurs actions d’intérêt général.

 

Une fois n’est pas coutume, et à l’heure où il est de bon ton de déboulonner les statues, c’est quand même à une icône que je ferai appel pour le mot de la fin.

Gandhi a un jour nommé les sept situations qu’il faut savoir proscrire :

  • le plaisir sans sentiment
  • l’amour sans sacrifice
  • l’enrichissement sans peine
  • la politique sans principe
  • la connaissance sans volonté
  • le commerce sans morale
  • la science sans humanisme

 

Je laisse chacun d’entre nous réfléchir à titre personnel aux deux premières situations qui ne relèvent guère du politique ....

 

Mais pour ce qui est des cinq autres principes, ne voyons-nous pas aujourd’hui les risques d’une science sans humanisme véritable face à une crise sanitaire ou la tentation est grande pour le Politique d’abandonner le terrain à la médecine ?

N’est-il pas évident que l’enrichissement sans peine, que le commerce sans morale sont des sources sans cesse renouvelées d’inégalités et d’injustices, de fracturation sociale mais aussi de mise en péril de la planète ?

Enfin, la connaissance sans volonté, ou le Politique sans principe sans vision à long terme ne sont-ils pas les deux dangers majeurs qui pèsent sur la démocratie, sur les hommes et les femmes qui la composent et qu’elle est censée faire vivre ensemble ?

 

Nous avons un besoin impérieux de nous redéfinir pour pouvoir enfin nous rassembler de nouveau. Le mécénat jouera son rôle mais encore faut-il que ce rôle s’inscrive dans un projet clair, ce projet que les Grecs appelaient politique, celui de la vie d’une communauté dans sa Cité ; et même si au final ce projet relève de la Puissance Publique, il doit d’abord être l’affaire de tous.

 

Ensemble, appelons de nos vœux la renaissance du Politique, et participons-y !

 

 

François Debiesse, Président d’Admical

 

 

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