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Fondations d'entreprises et fondations privées, quand la différence nourrit le collectif

Paroles de mécènes

A l'heure où les débats s'intensifient autour du rôle de l'entreprise dans la société et pour l'intérêt général, il est intéressant de se pencher sur ses spécificités, notamment en comparant son mode de fonctionnement à celui des fondations familiales. Entre points de convergence et différences, comment interagissent ces deux types d'acteurs de la philanthropie ? Marie-Stéphane Maradeix, déléguée générale de la Fondation Daniel et Nina Carasso, nous livre son analyse et nous raconte son expérience.
 
 
 
La Fondation Daniel et Nina Carasso est régulièrement partenaire de projets également soutenus par des entreprises. Au fil de vos expériences, avez-vous pu identifier des points de convergence et des spécificités entre fondations d’entreprises et fondations privées ?

La Fondation Daniel et Nina Carasso intervient dans deux grands axes, l’Alimentation durable d’une part, l’Art Citoyen d’autre part. Pour chacun de ces axes, nous avons différents programmes et il est intéressant de noter que nous retrouvons des fondations d’entreprise sur certains de ces programmes et pas sur d’autres. Ainsi, sur les questions de précarité alimentaire, nous sommes souvent aux côtés de la Fondation Carrefour. Dans les projets que nous soutenons, nous croisons également la route de la Fondation Bonduelle, la Fondation Avril ou encore celle, très engagée, de Léa Nature. Nous sommes cependant quasiment la seule fondation à intervenir sur les enjeux des systèmes alimentaires territoriaux (France et Espagne), voire de l’économie circulaire. Idem dans l’art où nous retrouvons souvent les fondations Total, SNCF, Société générale, France Télévision, Vivendi et d’autres sur des projets liés à l’éducation artistique, alors que sur nos actions Art & Science, nous avons rarement de partenaires entreprises autours des projets.

Je pense que la grande différence entre les fondations d’entreprise et les fondations familiales réside dans la souplesse et une relative « liberté » de ces dernières. Nous n’avons de compte à rendre qu’à notre Conseil d’administration, contrairement à une fondation d’entreprise qui a une multitude de parties prenantes. Par ailleurs, même si elle est indépendante avec sa gouvernance propre, la Fondation d’entreprise porte un nom, une marque, qui l’oblige vis-à-vis de l’entreprise qui l’a fondée. Une fondation familiale a sans doute une capacité de réaction plus grande et peut intervenir dans des innovations sociales parfois très alternatives, pour ne pas dire dérangeantes. Ce qui ne veut pas dire que les fondations d’entreprise ne financent pas l’innovation et la prise de risque, je pense qu’elles l’ont souvent démontré, mais elles ont peut-être plus de contraintes.

Par ailleurs, je tiens à souligner un point important de convergence avec les fondations d’entreprise que je côtoie, à savoir la professionnalisation des équipes et des méthodes. En effet, la Fondation Daniel et Nina Carasso et quelques autres, comme la Fondation Bettencourt Schueller, sont des exceptions dans le panorama des fondations familiales. Ces dernières sont majoritairement de taille plus modeste et menées avec enthousiasme par des bénévoles issus des familles fondatrices. Peu ont la capacité de recruter des salariés. Dès lors, j’ai beaucoup plus d’échanges entre « pairs » avec des fondations d’entreprise que des fondations familiales. Un dernier point que j’envie aux fondations d’entreprise, c’est leur capacité à mobiliser les compétences des salariés, autant de forces vives au service des projets soutenus.

 

Selon vous, quels avantages peut apporter une collaboration élargie entre des partenaires de profil différent ?

Par nature, nous recherchons la collaboration. Nous avons l’habitude de travailler avec les collectivités, certaines administrations ou agences publiques, des centres de recherche et bien entendu des associations et d’autres fondations. Le partenariat ou la collaboration autour d’un projet est une chose relativement aisée dans la mesure où chaque structure complète l’autre, tout en conservant ses procédures et sa ligne d’action. Cependant, il est beaucoup plus difficile de co-construire avec des partenaires, car chacun doit savoir renoncer à une petite part de soi pour inventer de nouvelles manières de faire à plusieurs. A ce jour, nous avons essentiellement travaillé en ce sens avec des fondations privées comme les Fondations Edmond de Rothschild sur un projet en Espagne, la Fondation Agropolis et la Fondation Cariplo dans le cadre d’un appel international à projets de recherche.

Enfin, la Fondation étant sous égide de la Fondation de France, cette dernière réunit de temps en temps les fondations dédiées aux questions agricoles et alimentaires, dont certaines sont issues de l’entreprise, ce qui nous permet des temps d’échanges toujours fructueux.

 

Avez-vous déjà réalisé un appel à projets en co-construction avec une entreprise mécène ? Pourquoi ?

La Fondation Daniel et Nina Carasso est engagée sur la question de l’alimentation durable, sujet sensible. Nous souhaitons conserver notre posture d’ouverture à tous les acteurs, c’est la raison pour laquelle nous devons faire très attention à nos partenariats et qu’il est peu probable que nous nous engagions dans un appel à projets avec une entreprise mécène du secteur agro-alimentaire. Ce qui ne nous empêche pas d’autres types de collaboration, puisque nous avons à cœur d’accompagner les entreprises sur le chemin de la transition vers une alimentation durable.

Dans le domaine de l’éducation artistique, je pense que nous avons beaucoup d’objectifs communs avec certaines fondations d’entreprise. J’avoue que j’aimerais, un jour, agréger toutes les bonnes volontés pour co-construire un programme d’évaluation au long court sur l’impact de l’éducation artistique.

 

Avez-vous déjà expérimenté des synergies entre les différentes parties prenantes déterminantes pour le succès de certains projets soutenus ?

A ce jour, la Fondation Daniel et Nina Carasso n’a pas co-construit de projet avec une fondation d’entreprise, elle s’est retrouvée partenaire de projets à plusieurs reprises et siège ainsi dans des comités de pilotage, aux côtés d’entreprises mécènes : le projet de démocratisation de la musique DEMOS, porté par la Philharmonie de Paris ; les Concerts de Poche ; le MuMo ou encore Orchestres à l’Ecole, en sont quelques exemples.

En revanche, la Fondation s’est engagée aux côtés des Fondations Edmond de Rothschild dans la co-construction d’un projet d’art communautaire très exigent à Madrid. Ce partenariat n’a pas toujours été facile car il a fallu conjuguer des méthodes, mais également trois cultures différentes (France, Espagne et, dans une moindre mesure, Suisse). Les éléments clés de la réussite ont été, la confiance, depuis la direction jusqu’aux équipes chargées de la mise en œuvre, l’expertise partagée et, la persévérance.

 

Propos recueillis par Diane Abel

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