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La recherche, le domaine mal-aimé du mécénat ?

Expertise

©SMaillard
La recherche scientifique est un domaine encore peu soutenu par les entreprises, malgré l'intérêt toujours plus fort que la société porte à l'innovation. Cependant, certains mécènes décident de s'investir largement auprès des scientifiques, ingénieurs et doctorants pour les soutenir dans leurs travaux. Ainsi, Hervé Le Bihan, Secrétaire de la Banque de France, et Richard Postaire, Délégué Général de la Banque Populaire de l'Ouest, nous livrent les raisons qui les ont incités à s'engager dans cette voie.

Le dernier baromètre du mécénat d’entreprise en France, publié au printemps 2016 par Admical en partenariat avec le CSA, classe le domaine de la recherche scientifique en 9ème position dans les domaines soutenus par les mécènes, après les domaines plus « classiques » du social, du sport ou de la culture. Privilégié par seulement 5% des entreprises mécènes, pour 9% du budget mécénat, le soutien à la recherche scientifique[1] ne progresse que faiblement par rapport aux années précédentes, contrairement aux pays anglo-saxons dans lesquels il continue son essor. Pourtant, la recherche reste aujourd’hui essentielle au développement de la société, des entreprises, des projets… Les départements R&D se multiplient, chaque jour des innovations voient le jour dans le domaine scientifique, médical, social, environnemental… D’où vient ce paradoxe d’un secteur omniprésent pourtant mal connu, mal compris des mécènes ? La recherche est-elle aujourd’hui le domaine mal-aimé du mécénat ? Comment y remédier ?

 

Le domaine de la recherche est aujourd’hui l’apanage d’une poignée de mécènes, tournés vers l’innovation

Quand le mécénat des entreprises françaises est plutôt tourné vers la culture et la solidarité, certains mécènes ont choisi de s’orienter vers la recherche et d’en faire leur priorité.  

La Banque de France a ainsi créé en 1995 une Fondation dédiée entièrement à la recherche en économie monétaire, financière et bancaire, qui a pour but de promouvoir la recherche en économie tout en encourageant les synergies entre la Banque, l’université et la communauté financière. La Fondation soutient chaque année des chercheurs, qu’ils soient français ou internationaux, pour leurs travaux. Il s’agit de l’action phare de la Fondation, qui, si elle a une visibilité moindre auprès du grand public, dispose d’une notoriété importante dans le monde scientifique. La Fondation Banque de France remet également le « Prix jeune chercheur », le « Prix de thèse monétaire, financière et bancaire », et soutient l’organisation de colloques ou des associations de recherche en économie monétaire, financière et bancaire.

Pour Hervé Le Bihan, secrétaire de la Fondation Banque de France pour la recherche, « ce n’est pas évident pour le grand public de soutenir la recherche en économie : les projets soutenus ont des impacts à très long terme, qu’il est parfois difficile de mesurer. Si la recherche aboutit à un vaccin pour éradiquer une maladie, cela sera davantage visible, que de combattre la récession économique sur le long terme ». Ainsi, la visibilité en termes d’image associée à la recherche n’a pas de rendement direct, il s’agit surtout de soutenir l’innovation à plus long terme, avec des retombées parfois aléatoires, qui peuvent expliquer les freins à l’investissement.

Si les mécènes tardent aujourd’hui à aller sur ce terrain, c’est également que la recherche coûte cher, qu’elle nécessite des moyens importants et une grande prise de risque.

Cette prise de risque, la Fondation Banque Populaire de l’Ouest la comprend parfaitement. Richard Postaire, délégué général de la Fondation, a fait le pari de l’innovation, et à travers elle le soutien à des chercheurs engagés dans des projets novateurs, dans des domaines aussi variés que le gamework ou la chimie verte. « La recherche en France, la recherche universitaire, est aujourd’hui formidable : les chercheurs s’investissent, sont passionnés, ce sont des précurseurs, et il est important de les accompagner dans cette démarche ». Donner du sens, de l’optimisme, fédérer les sociétaires, les collaborateurs, les clients : la Fondation BPO met en valeur la recherche et ses bienfaits sur tous les acteurs qui l’entourent : « A partir du moment où l’on crée une fondation, c’est que l’on veut être essentiellement utile, pas uniquement visible ».

D’ailleurs, c’est parce que le domaine de la recherche est encore méconnu que la Fondation BPO a souhaité se positionner sur le sujet : « nous voulions  soutenir l’innovation, et l’on s’est tournés vers l’innovation universitaire parce qu’il n’y avait aucun autre mécène présent, que c’était peu connu ». Pour Richard Postaire, cette méconnaissance s’explique par le déficit de confiance du monde universitaire face au secteur privé, au monde de l’entreprise, et un manque de communication à l’extérieur sur leurs projets et leurs besoins. La Fondation est un outil qui crée de la  confiance, met en valeur leurs travaux, autour d’appels à projets pour récompenser les chercheurs, dans le cadre de travaux universitaires ou de thèses publiques. Ce sont ainsi entre 10 et 15 projets qui sont soutenus chaque année sur le territoire, pour des dotations entre 5 et 10 000 euros.

Source d’innovation pour la société par les projets qu’elle met en œuvre, la recherche innove aussi en fédérant les collaborateurs de l’entreprise mécène : en participant à des travaux de long terme, d’envergure, les salariés se sentent utiles sur leur territoire, développent un véritable sentiment de fierté et d’appartenance. L’entreprise mécène gagne également en légitimité auprès des élus, des décideurs, en nouant des liens avec l’enseignement public et en redynamisant son territoire d’implantation. Pour Richard Postaire, « si on réussit à créer de la valeur sur ce que l’on fait, la notoriété viendra naturellement. Elle sera l’aboutissement de notre travail et non de notre communication ».

 

Alors, pourquoi ça bloque ?

Contrairement aux domaines du social, de la culture, les projets de recherche sont peu visibles : vulgariser un programme de recherche fondamentale n’est pas chose aisée pour des scientifiques, et il est difficile pour le partenaire mécène de communiquer sur son soutien auprès de ses salariés et du grand public. Egalement, le soutien ne peut se faire que sur du moyen ou long terme : les résultats sont rarement immédiats.

Manque de visibilité, projets de long terme, méconnaissance de l’existant… Et si toutes ces raisons n’étaient que des idées reçues pour expliquer le manque de soutien à la recherche ? Après les témoignages de la Fondation Banque Populaire de l’Ouest et de la Fondation Banque de France pour la recherche, on comprend que les Fondations qui choisissent de se positionner sur ce domaine le font parce qu’elles veulent se rendre utiles, donner du sens à leurs actions au quotidien, faire avancer la société de manière concrète.

La recherche, véritable source d’innovation pour l’entreprise et la société, doit aujourd’hui être reconsidérée et revalorisée : parce qu’il est important de savoir prendre des risques, parce qu’il est important de travailler collectivement, de soutenir les coopérations entre chercheurs français et internationaux, de s’inspirer des autres pour innover, se moderniser, de développer des solutions concrètes pour comprendre et préserver la société aujourd’hui. Le mécénat pour la recherche est un véritable terrain de partage de valeurs, présent pour relever les défis de la société. Il contribue à l’avancée des connaissances sur l’environnement, la santé, la solidarité, à travers des programmes innovants, fédérateurs et de grande envergure à l’échelle nationale, européenne et internationale.

Soutenir la recherche, c’est ainsi investir sur l’avenir, c’est faciliter la diffusion et le transfert des connaissances entre les chercheurs et les différents acteurs de la société civile, c’est construire la société de demain.

 

Margot Pabst

 

[1] La recherche scientifique correspond dans cet article aux domaines suivants : recherche en sciences physiques et de la Terre, technologie, sciences du vivant, recherches en sciences sociales (anthropologie, sociologie, économie, sciences politiques, démographies, psychologie) et chaires.

 

 

Hervé Le Bihan est Adjoint au directeur de la Direction des Études Monétaires et Financières à la Banque de France, et Secrétaire de la Fondation Banque de France.

Richard Postaire est directeur des clientèles et des financements spécialisés de la Banque Populaire de l’Ouest et délégué général de la Fondation BPO.

 

Pour en savoir plus :

-       Sur la Fondation Banque de France pour la recherche

-       Sur la Fondation Banque Populaire de l’Ouest

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