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[INTERNATIONAL] Accueil des réfugiés en Allemagne : après l’urgence, quel accompagnement ?

Expertise

Alors qu’en France, de plus en plus d’entreprises se mobilisent sur la cause des réfugiés, nous vous proposons cette semaine de voir comment la philanthropie des particuliers et des entreprises a évolué Outre-Rhin sur le sujet depuis 2015 et le formidable élan de générosité qui avait émergé cette année là. Entretien avec Lea Buck et Michael Alberg-Seberich, directeur de Wider Sense, l’institut expert de la philanthropie en Allemagne.
 
 
Quelle a été la réaction de la population allemande après l’annonce par Angela Merkel de recevoir en grande partie des réfugiés ? L'opinion publique a-t-elle évolué depuis 2015 ?

En 2015, près de 1,1 million de réfugiés sont arrivés en Allemagne, soit le nombre le plus élevé au sein de l’Union Européenne (bien que la Suède ait accueilli plus de réfugiés par habitant).

Alors que le nombre de réfugiés augmentait considérablement, des citoyens de toute l'Allemagne ont commencé à faire du bénévolat et à créer de nouvelles structures de soutien pour les réfugiés. En 2015, plus de la moitié de la population allemande était bénévole, réalisait des dons ou s’engageait dans des projets en faveur des réfugiés.

Cet engagement populaire a été salutaire, car à l’été 2015, la plupart des villes n’étaient pas préparées et ne disposaient pas de suffisamment d’infrastructures pour accueillir les milliers de réfugiés qui arrivaient quotidiennement. Les citoyens ont joué un rôle essentiel dans cette situation critique en accueillant les réfugiés, en leur proposant un logement, et en leur fournissant des produits de base tels que nourriture et vêtements.

 

Aujourd’hui, le nombre de volontaires reste élevé mais, de l'avis du public, l'accueil positif est devenu moins visible et les préoccupations, notamment en ce qui concerne l'intégration de ce grand nombre de réfugiés, sont devenues plus vives.

Les chiffres indiquent qu'une majorité de la population pense toujours que l'Allemagne peut gérer ce nombre élevé de réfugiés, mais il est certain que des inquiétudes émergent. La montée du parti populiste de droite « AfD » est souvent liée à l'afflux de réfugiés en 2015/2016 et le nombre de violences de droite a nettement augmenté.

Par exemple, les attaques contre les abris de réfugiés ont presque doublé depuis 2015.

 

Le nombre d'associations actives dans ce domaine a-t-il augmenté ? Observez-vous une évolution spécifique de leur mode d’intervention ?

Effectivement, leur nombre a considérablement augmenté. Par ailleurs de nombreuses organisations déjà existantes se sont agrandies.

Les organisations gérant les centres d'hébergement se sont multipliées en très peu de temps en 2015/2016. Personne ne savait combien de réfugiés arriveraient ; la question des abris était donc très préoccupante. Lorsque le flot d’arrivées a commencé à ralentir, les aides ont évolué. Au-delà de l’aide d’urgence, il devenait nécessaire d’agir pour soutenir l’intégration sociale et professionnelle des réfugiés, avec une action prioritaire dans le domaine de l’éducation.

 

Quels sont les principales problématiques rencontrées ?

La langue, l'hébergement après les refuges d'urgence et l'accès au marché du travail sont définitivement à l'ordre du jour.

À l'automne 2016, il est apparu que les 30 plus grandes entreprises allemandes n'avaient engagé que 100 réfugiés. Nombreuses sont celles qui se sont plaintes des structures trop bureaucratiques et de la lenteur des processus qui rendaient très difficile l'embauche de réfugiés. De plus, il existe des risques pour l’entreprise d’accepter des réfugiés alors que leur statut de résidence est encore provisoire. En effet, le système d'éducation allemand implique que les entreprises prennent en charge une grande part de l'enseignement professionnel. Les apprentissages durent généralement trois ans, avec pour objectif que l’apprenti reste dans l’entreprise une fois ses études terminées.

Mais les questions autour du sujet sont extrêmement multiformes. Lorsque nous travaillons avec nos clients, nous essayons toujours de trouver les problèmes où ils peuvent apporter leur propre expertise et faire les plus grandes différences. Parmi les problèmes spécifiques figurent les problèmes rencontrés par les femmes réfugiées, les opportunités d'éducation pour les mineurs non accompagnés ou le soutien aux réfugiés pour la création de leurs propres entreprises.

 

Le mécénat d'entreprise a-t-il un impact sur ce sujet ? Existe-t-il beaucoup d'entreprises intervenant dans ce domaine ? Et qu'en est-il des philanthropes ?

Il existe de nombreuses entreprises engagées sur ce domaine ainsi que des réseaux et des plateformes qui ont été créées collectivement tel que « Wir zusammen » (« Nous tous »), dans lesquels de nombreuses grandes entreprises sont impliquées. Aujourd’hui, on peut y retrouver 234 initiatives fructueuses d'entreprises qui ont décidé de les partager afin de sensibiliser l’ensemble de la société à cette question.

En mars 2019, 50 grandes entreprises familiales allemandes ont lancé la campagne « Made in Germany - Made by diversity » qui met l'accent sur la tolérance et l'ouverture. Elle ne concerne donc pas uniquement les réfugiés, mais elle est clairement liée aux débats en cours sur les réfugiés en Allemagne.

Pour conclure, je dirais que toutes les formes de philanthropie ont probablement culminé en 2015/2016 avec la grande attention que le sujet a reçue et l'esprit de générosité et de fort engagement de l’époque, initié par la célèbre phrase d’Angela Merkel : « nous pouvons le faire ». Mais aujourd’hui, les efforts diminuent. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène. D’abord, certaines entreprises ont le sentiment que si tant d’acteurs s’impliquent déjà, leur contribution n’est plus indispensable. Mais aussi, et peut-être surtout, la perception du public a évolué : ainsi, un engagement en 2019 dans ce domaine est plus politique et controversé qu’il n’aurait pu l’être il y a 4 ans.

 

Propos recueillis par Diane Abel

A propos de Wider Sense

Wider Sense conseille les entreprises et les fondations sur les questions de responsabilité sociale des entreprises (RSE), de philanthropie et d'investissement social.

 

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