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Dialogue du visible et de l'invisible

Expertise

Crédits Jean-Jacques Bernard
Le mécénat est souvent une affaire de rencontre. Une histoire de rapprochement entre des personnes, entre des besoins et des aspirations, entre des organisations. Il est un art du dialogue entre des mondes pour lesquels il a été longtemps plus facile de s’ignorer, et qui désormais n’hésitent plus à se mélanger. Si le mécénat porte depuis toujours en lui cette ouverture à l’altérité, il nous a semblé important, en cette période où le repli sur soi fait rage, de mettre un coup de projecteur sur ceux qui font du mécénat un outil destiné à ce que chacun trouve sa place dans la société.

Car être « inséré » dans la société est moins une affaire de « place », justement, que d’interactions et de rencontre. L’Idris (Index International et Dictionnaire de la Réadaptation et de l’Intégration Sociale) définit précisément l’insertion sociale comme l'« action visant à faire évoluer un individu isolé ou marginal vers une situation caractérisée par des échanges satisfaisants avec son environnement. » Déjà, Durkheim, qui fut le premier à se pencher sur cette question au début du siècle précédent,  écrivait qu’ « un groupe ou une société sont intégrés quand leurs membres se sentent liés les uns aux autres par des croyances, des valeurs, des objectifs communs, le sentiment de participer à un même ensemble sans cesse renforcé par des interactions régulières ». [NB : Rappelons que le terme de « croyance » ne doit pas ici être entendu comme un synonyme de religion]

Le premier défi de l’insertion est donc, avant tout, de repérer qui sont les individus à insérer ou réinsérer, car le propre d’une personne en situation d’exclusion est de ne pas avoir, ou peu, d’interactions avec la société. L’actualité propulse sur le devant de la scène certains d’entre eux : demandeurs d’emplois, migrants, sans-domicile-fixe, anciens détenus, personnes radicalisées… Réjouissons-nous que de nombreux mécènes se saisissent de ces sujets et mettent à profit leurs expériences personnelles, leur connaissance ou leur présence sur ces terrains, pour recréer ces interactions. L’entreprise a évidemment un rôle tout particulier à jouer sur ces sujets, où les questions de l’intégration et de l’insertion se jouent aussi au sein de leurs ressources humaines.

Mais l’actualité est loin d’être le parfait reflet de ce qu’il se joue ou se pense dans une société.

Remarquant qu’une part significative des Français déclare être souvent confrontée à des difficultés importantes que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas, l’ONPES (Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale) a consacré son rapport annuel 2016 à l’invisibilité sociale. « L’approche de la pauvreté par la notion d’invisibilité sociale prolonge les analyses traditionnelles de la pauvreté et de l’exclusion. En se fondant sur les interactions sociales, sur la réciprocité des regards portés sur autrui et sur soi-même, cette notion constitue une manière neuve d’observer les faits sociaux qui vient enrichir les outils existants. » Tentant d’abord de comprendre quels processus mènent à ce déni de reconnaissance sociale, cette étude examine les rôles spécifiques des médias, des travailleurs sociaux, des décideurs politiques, de la statistique et des politiques sociales dans la formation de l’invisibilité sociale.

Trois catégories de publics invisibles sont ainsi mises à jour : les jeunes ruraux et néoruraux, marqués par les transformations récentes de leurs territoires ; les travailleurs non-salariés pauvres, traversés par les mutations de la sphère de l’emploi, avec la montée du travail indépendant depuis le début des années 2000, et les parents des enfants placés via l’aide sociale à l’enfance, en lien avec les mutations contemporaines de la famille et du droit familial.

Remarquons que sur au moins un de ces sujets, les jeunes ruraux, plusieurs mécènes concernés par ce contexte ont déjà commencé à travailler en soutenant notamment des initiatives dans le domaine de la mobilité.

Bien sûr, le mécénat ne résoudra pas tous les problèmes. Mais parce que les mécènes, individus ou entreprises, sont proches du terrain, ils peuvent jouer un rôle fondamental dans ce besoin permanent de renouveler les approches, de prendre conscience des enjeux et de créer de la rencontre. Et ce, dans tous leurs domaines d’actions, qui sont des facteurs clés d’insertion : emploi, logement, culture, santé…

J’ajouterai un point qui me semble fondamental : nous devons défendre l’insertion elle-même. Parce que d’une part, l’idée fantasmatique selon laquelle les personnes exclues sont les seules responsables de leur situation, trouve certains échos parmi les politiques et les medias, et d’autre part, un certain nombre de personnes a priori insérées, bénéficiant d’un emploi, d’un logement, d’un réseau amical, d’une éducation et d’une bonne santé, font parfois le choix de se marginaliser en se radicalisant.

Donner l’envie de prendre part à notre société, attiser le souhait que chacun ait le droit d’y prendre part, quels que soient son âge, son sexe, ses origines et sa religion, n’est pas un défi nouveau, mais il est sans doute le plus complexe et le plus beau. Aussi, je crois que nous sommes plus nombreux qu’il n’y paraît à vouloir le relever. Alors : parlons plus fort !

 

Charlotte Dekoker

En quoi le mécénat au service de l'inclusion de tous dans la société est-elle une question importante pour les fondations Edmond de Rothschild ?

L’inclusion est une mission ancrée dans l’ADN familial des Fondations Edmond de Rothschild. Aujourd’hui comme hier, nous accompagnons à travers le monde des projets innovants et audacieux qui favorisent l’émergence d’une société plus collaborative : Premier Acte, ateliers de formation pour jeunes acteurs issus de la diversité, affirme la nécessité d’un plus grand métissage dans le monde de la culture ; AIMS (Artistes Intervenants en Milieu Scolaire) crée des passerelles entre des publics dits éloignés et les grandes écoles d’arts de Paris ; quant à l’Ariane de Rothschild Fellowship, il rassemble chaque année à l’Université de Cambridge des entrepreneurs sociaux juifs et musulmans, notamment de France, dans la construction d’un modèle unique de dialogue interculturel. 

Ainsi, en nouant des alliances souvent inattendues, nous continuons de défricher des sujets complexes et parfois sensibles. La prise de risque fait partie du laboratoire d’idées formidable que constitue la philanthropie familiale !

Firoz Ladak, Directeur général des Fondations Edmond de Rothschild

 

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