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Demain, quelle responsabilité sociale pour l’entreprise ?

Expertise

« Dans une période d'interrogations et d'incertitudes comme celle que nous traversons, nous devons nous rappeler qui nous sommes. La France n'est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu'ailleurs. L'exigence d'entraide et de solidarité plus forte. » Cette phrase est celle d’Emmanuel Macron qui, à l’occasion du Grand Débat National, propose à la société française – et donc à toutes ses composantes - de « reposer ensemble les grandes questions de son avenir ». Alors, qu’en est-il de l’entreprise d’aujourd’hui ? Comment peut-elle exercer sa responsabilité sociale pour la défense du Bien commun ? Le modèle de l’entreprise sociale sera-t-il la norme de demain ? François Debiesse, président d’Admical, revient sur le rôle indispensable que tiendront les entreprises à l’avenir.

 

Depuis la Grèce antique, « la Cité » se préoccupe du « Bien commun » des citoyens. Mais la responsabilité en a été souvent diffuse, lointaine par périodes, souvent injuste et inégalitaire, provoquant crises sociales et violences diverses. Aujourd’hui encore, cette responsabilité est questionnée et alimente de nombreux débats, plus ou moins virulents. Mais il n’est plus temps de douter : dans une période où les multiples crises sont de plus en plus évidentes et où l’Etat ne peut plus faire face seul, les entreprises se doivent de s’engager dans la défense du Bien commun.

 

À l’origine de l’Etat providence

L’Histoire de France a connu bon nombre de ces spasmes, des jacqueries paysannes du Moyen Âge aux grandes révolutions justifiées voire justes dans leur principe, mais tombées dans les excès, les dérives, la Terreur... La révolution industrielle marquera à ce niveau une étape importante : l’émergence de l’entreprise et son développement comme outil de création de richesse. La nécessité pour elle de recruter et la nouvelle relation au travail induite ont suscité chez les industriels une prise de conscience d’une forme de responsabilité de l’entreprise vis-à-vis de son personnel d’abord, puis du territoire autour d’elle. Il s’agissait sans doute d’une démarche opportuniste, pas vraiment désintéressée, et ce « paternalisme » apparaît aujourd’hui plus que contestable... c’était pourtant une première ébauche nécessaire. Les conséquences furent limitées et n’empêchèrent pas de nouvelles formes de contestation, de révoltes contre une société à plusieurs vitesses trop éloignées les unes des autres : le Front Populaire tenta de récupérer les choses, et ce fut une occasion pour la Puissance publique de reprendre un peu la main sur l’intérêt général...mais l’histoire tourmentée de la période ne lui permit pas de donner sa pleine mesure.

Après la guerre, un nouvel ordre social va progressivement émerger dans une économie boostée par les besoins de la reconstruction. C’est ainsi que se dessine petit à petit le « modèle social français », adaptation à notre échelle d’une forme « d’Etat providence » prenant en charge, pour le compte de tous, les grands besoins de toute vie d’homme en société : l’éducation, la santé, les infrastructures, les transports, le chômage...

Ce modèle a traversé des décennies, les hauts et les bas de l’histoire de notre pays, et il a continué d’inspirer, de nous être envié, de susciter des aspirations dans de nombreux pays s’estimant en retard par rapport à cet « exemple vertueux ».

 

De nouveaux besoins pour répondre à des problématiques sociétales toujours plus complexes

Mais les temps ont changé... La mondialisation a modifié les rapports de force, internet a révolutionné la communication, la menace environnementale est devenue particulièrement inquiétante, une grave crise sociale a émergé dans nos banlieues en 2005, et la grande crise économique et financière des années 2008-2010 a bouleversé la donne, ou en tout cas accéléré un processus en marche depuis longtemps. Notre modèle social a de plus en plus de mal à résister à la baisse inéluctable des recettes publiques. Et comme les besoins ne cessent de croître et de se complexifier, il n’y a pas d’autre solution pour le préserver (autant que faire se peut) que d’amener de nouvelles ressources privées aux côtés du financement public, affaiblissant ainsi, fort opportunément d’ailleurs, le clivage ancestral public-privé si caractéristique du fonctionnement de la société française.

Sur le terrain, le monde associatif, particulièrement développé et diversifié chez nous, joue un rôle majeur. Il représente à la fois un relais de la sphère publique et un partenaire tout désigné pour ces « privés » qui veulent œuvrer pour le Bien commun sans bien le connaître et savoir comment y jouer un rôle efficace, générateur de changement et de progrès. Or, pour tenir sa place désormais essentielle, ce monde associatif a besoin de ressources financières et humaines, afin d’assumer à la fois financement et accompagnement.

 

Co-constuire un nouveau modèle socio-économique

Face à des problèmes sociaux considérables que la Puissance publique n’a plus les moyens de traiter tous et en profondeur, face à la fin certaine de l’Etat Providence, c’est une nouvelle approche de la prise en charge de l’intérêt général qu’il nous faut définir. Reposant sur un partage de la responsabilité sociale, c’est un nouveau modèle socio-économique qu’il faut désormais construire ensemble pour mettre en œuvre les indispensables changements dont notre société a un urgent besoin.

Les conditions de la réussite de cette co-construction sont à la fois simples et ambitieuses :

  • Réconciliation des sphères publique et privée pour bénéficier pleinement des effets de complémentarité entre les 2 secteurs ;
  • Prise en compte par le « politique » que l’entreprise, par la place essentielle qu’elle occupe dans l’organisation sociale, peut et même doit jouer un rôle dans les nécessaires évolutions sociales ;
  •  Acceptation par l’entreprise du rôle sociétal qu’elle doit jouer, en plus ou en complément de ses objectifs économiques et financiers qui demeurent et doivent demeurer... et donc des changements que cela implique dans son fonctionnement, sa gouvernance, son management des collaborateurs, sa logique économique et son éthique ;
  •  Développement dans toutes les catégories d’entreprises, petites ou grandes, de l’outil qu’est le mécénat au service des causes territoriales, nationales voire internationales, nécessitant toujours davantage de ressources financières ou humaines ;
  •  Réconciliation de la société avec l’entreprise, et plus particulièrement avec les grandes entreprises, y compris les banques, aujourd’hui objet de toutes les suspicions... et cela pour une raison simple et pragmatique : ce sont elles qui ont le plus de moyens ;
  • Appel à l’engagement de chaque citoyen, à travers le don, le bénévolat ou le mécénat de compétences, parce qu’il ne peut pas y avoir de meilleur « Vivre ensemble » sans la participation de tous à sa construction.

 

Un mouvement de fond amorcé

Des leviers du changement et du progrès social existent d’ores et déjà : mécénat des entreprises et philanthropie des particuliers se développent d’année en année, un nombre croissant d’entrepreneurs, à la tête de start-up comme de très grands groupes, s’engagent à la recherche d’un véritable impact social de leur entreprise. Des réflexions politiques se déroulent sur le rôle et l’objet social de l’entreprise et on voit grandir le formidable potentiel de l’ESS et de l’entreprise sociale (sous diverses appellations à ce stade).

C’est une révolution qui est nécessaire aujourd’hui dans le monde de l’entreprise parce qu’elle a désormais une responsabilité sociale qu’elle est seule à pouvoir assumer. Cette révolution est impérative face aux fractures qui sont les nôtres, mais elle ne doit pas être brutale ou violente : elle reposera sur la véritable prise de conscience des réalités d’aujourd’hui et sur une vision à moyen et long terme d’une société qui saura mieux partager les richesses qu’elle est capable de créer, et préserver les équilibres sans lesquels, nous le savons maintenant, aucun modèle ne sera pérenne.

La société bénéficiera pleinement de l’engagement des entreprises, de leurs ressources bien-sûr, mais aussi de leur dynamisme, de leurs méthodes, de leur capacité d’innovation... Et les entreprises en tireront-elles aussi de réels bénéfices : reconnaissance par la société de leur rôle et de leur impact social, création de liens durables avec leur écosystème territorial, meilleur fonctionnement avec le secteur public, fidélisation des collaborateurs de plus en plus en demande d’engagement, attractivité renforcée… Plus responsable, donc plus utile socialement en complément de son utilité économique, l’entreprise sera mieux valorisée. Toutes les études récentes, notamment aux USA, l’ont démontré : les entreprises responsables, les entreprises à impact social se portent mieux que la moyenne de leur secteur. La voie est donc tracée ...

Pas d’utopie là-dedans, juste du réalisme... À nous, à nous tous, de savoir en faire preuve !

 

François Debiesse,

Président d'Admical

 

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