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Comment réconcilier les Anciens et les Modernes

Expertise

Crédits : Jean-Jacques Bernard
On a parfois l’impression que les problèmes sociétaux, environnementaux, culturels, sont de plus en plus nombreux. De plus en plus compliqués à résoudre. Difficile de faire les comptes, et la part des choses entre les constats alarmants et notre amour pour la complainte et les drames. Mais la bonne nouvelle, c’est que de plus en plus de personnes ont envie de résoudre ces problèmes. D’inventer de nouveaux modèles, entre utilité sociale et performance économique, qui permettent de s’attaquer durablement à des sujets aussi variés que l’apprentissage intergénérationnel de la lecture, la lutte contre la faim, les logements sociaux ou la transition écologique.

Souvent, ces projets inventent de nouveaux modes d’action. De nouvelles façons de se faire connaître, de mobiliser autour d’eux, ou de se financer. Ils découvrent des besoins inexplorés, lèvent le voile sur des résistances, proposent des interprétations alternatives, testent empiriquement des hypothèses courageuses ou risquées.

 

Travailler avec des mécènes leur offre de nouvelles ressources, fait grandir leurs idées, ou les aide à les déployer plus largement. Nous savons que cette relation n’est pas à sens unique : le mécène, en accompagnant le porteur de projet, peut lui aussi apprendre beaucoup. Pour les entreprises, cela peut mener à mieux connaître ses salariés, ses clients, son environnement, pour développer de nouveaux services ou améliorer sa manière de travailler. Pour tous les mécènes, cela signifie également accumuler une expérience, des connaissances dont il pourra faire bénéficier tous les autres projets qu’il soutient, dans une perspective globale d’amélioration à travers l’échange de bonnes pratiques entre pairs.

 

C’est un rôle majeur que de nombreux mécènes sont en train de développer à travers une approche qui, sans forcément relever de la venture philanthropy pure et dure, n’en est pas moins essentielle et permettra assurément de faire progresser de plus en plus d’acteurs sur le chemin du bien commun.

 

Le tout est de donner la chance à ces idées d’irriguer l’entreprise et la société. A travers une meilleure prise en compte du mécénat dans l’entreprise, en tant que véritable détecteur des mouvements de fond de la société. A travers une plus grande reconnaissance du mécénat et de ses dérivés, comme l’investissement ou les contrats à impact social, dans le débat public et l’action gouvernementale.

 

Toutefois, il serait un peu rapide et dangereux de ne pas considérer la part de risque que comporte notre passion pour l’innovation. Le monde du mécénat n’est pas le seul touché. Les artistes, les politiques, les entrepreneurs… Tout le monde veut être innovant, ou se déclare comme tel pour tirer son épingle du jeu… Et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce mot, par lucidité, conviction ou modestie, craignent pour l’avenir. Car cette mode de l’innovation comporte son lot d’inquiets et de laissés pour compte.

 

Le philosophe Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation du centre Pompidou, publiait cette année un essai[1] qui montre à quel point la course à l’innovation est déstabilisante pour la société : « L’accélération de l’innovation court-circuite tout ce qui contribue à l’élaboration de la civilisation ». L’innovation disruptive, qui bouscule les positions établies, court-circuite les règles du jeu, impose un changement de paradigme « constitue une barbarie «soft» incompatible avec la socialisation. La fuite en avant technologique produit une perte de repères et une désespérance qu’il est impératif d’assumer afin de repenser l’élaboration des savoirs et la macroéconomie. »

Pour le philosophe, ce mal être de notre époque ressemble à ce que Foucault décrivait dans son Histoire de la folie à l’âge classique : la fin du Moyen Age est un moment de très grands bouleversements, qui produit d’innombrables discours dans le registre du «le monde est devenu fou», «tout va mal»… Et nous voici revenus au propos introductif de cet article ! Il ne s’agit pas ici de tenir des propos anti-progrès, mais de rappeler que l’innovation doit s’accompagner d’une vigilance vis-à-vis de ceux qui n’auront pas pris ce train à grande vitesse en même temps que les autres.

 

Pour le mécénat, cela signifie, à mon sens, veiller à laisser leur chance à des projets qui ne se seront pas auto-labellisés comme « innovants », mais qui n’en sont pas pour autant dépourvus de valeur ou d’efficacité. Ne confondons pas « nouveau » et  « innovant ». Ce n’est pas parce qu’une démarche existe depuis longtemps qu’elle n’est pas efficiente, et qu’elle ne se challenge pas régulièrement pour le rester. Pour réconcilier les nouveaux Anciens avec les nouveaux Modernes sur la question de l’innovation, considérons que celle-ci repose avant tout sur la capacité, certes à proposer de nouvelles choses, mais aussi à s’évaluer, se poser les bonnes questions qui mènent parfois à tout changer… et souvent à procéder à de simples ajustements... que rien n’empêchera de présenter comme des innovations !

 

Charlotte Dekoker



[1] Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, éditions Les liens qui libèrent

 

En quoi est-ce important pour la fondation SNCF de faire du mécénat une source d’innovation pour l’entreprise et la société ?

SNCF est une entreprise résolument innovante, les exemples ne manquent pas : des applis qui révolutionnent le billet et le voyage, aux OUIBUS et aux drones qui surveillent le réseau. A l'instar de l'entreprise, la fondation SNCF innove sur ses propres sujets. J'en veux pour preuve nos 3 leviers d'action. Le mécénat de compétences, dispositif salué par le Trophée Mieux Vivre en entreprise, dote le management d'un outil fédérateur inédit tout en optimisant le soutien de la fondation. La co-construction inter-associations, comme inter-entreprises est une initiative originale et encore trop rare. Dernier levier, l'ancrage territorial de SNCF est historique, mais le fait de fédérer le Groupe au niveau local est décisif.

Marianne Eshet, déléguée générale de la Fondation SNCF

 

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