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De l’art « pour tous » à l’art « avec tous »

Paroles de mécènes

Interviews croisés de Marie-Stéphane Maradeix, Déléguée Générale de la Fondation Daniel et Nina Carasso et Firoz Ladak, Directeur Général des Fondations Edmond de Rothschild, qui animaient lors du dernier Mécènes Forum l'atelier "De l'art pour tous à l'art avec tous".
 
 
 
Le mécénat culturel est très souvent considéré comme la forme de mécénat la plus ancienne. Au cours des siècles, il n’a eu de cesse d’évoluer, ces dernières décennies ayant été marquées par la volonté de démocratiser l’accès à la culture.  Mais dans un monde qui doit faire face à de nombreux défis, que représente aujourd’hui le mécénat culturel ? Les enjeux sont-ils différents ?

 

M-S. Maradeix : Après des décennies d’action publique en faveur de l’art et de la culture « pour tous », la démocratisation culturelle montre ses limites. En période de restriction budgétaire, la puissance publique est désormais contrainte de s’appuyer sur d’autres partenaires, les collectivités territoriales, mais aussi les acteurs du mécénat.  La structure de la société a également profondément changé amenant une attente forte des citoyens à s’impliquer dans l’accès, la construction et la diffusion des formes artistiques, y compris dans le respect des diversités culturelles qui font la richesse d’un pays. Nos sociétés se complexifient et le citoyen s’y perd. L’art n’est pas absent de notre époque, il en accompagne chaque soubresaut mais il doit éclairer et faire grandir en citoyenneté chacun d’entre nous, l’art « avec tous » doit retrouver sa place centrale. Les acteurs du mécénat doivent accompagner ce mouvement si nous ne voulons pas accentuer les écarts entre un art désincarné et marchandisé et des citoyens qui cherchent des repères dans un monde accéléré.

F. Ladak : Je partage entièrement l’adhésion à « l’art pour tous »  exprimée par Marie-Stéphane Maradeix. Si talent, protestation ou réflexion critique peuvent ouvrir à quelques trop rares artistes récompenses et notoriété, un tel «  marché » néglige l’art citoyen, celui qui inscrit de manière continue l’artiste dans son temps et dans son rôle à la fois de messager, passeur, témoin, relais et compagnon de ceux qui voient en lui une inspiration, le potentiel d’une expression collective, parfois même un espoir. L’art est multiple, d’une simple manifestation esthétique au politique, à l’indignation, parfois même à la destruction. En quelque sorte, l’art citoyen est une écriture singulière du monde qui n’est pas simplement individuelle, mais trouve toute sa pertinence dans le lien qu’il tisse avec les autres. Généreux, engagé et transformateur, c’est cet art qui pourra faire grandir le mécénat culturel de demain.

 

 

Les Fondations Edmond de Rothschild et Daniel et Nina Carasso envisagent l’éducation artistique comme moyen d’échange et de mixité. Des jeunes vivant dans des quartiers défavorisés, des personnes handicapées, d’autres incarcérées… ils sont autant de publics très différents qui sont sensibilisés via différents programmes. L’art peut-il ainsi toucher chaque citoyen et être vecteur de lien entre tous les acteurs de la société ?

 

M-S. Maradeix : La Fondation Daniel et Nina Carasso considère que l’art est au cœur des enjeux de la vie citoyenne, comme outil de dialogue entre nous et avec le monde. Depuis toujours, l’art est à la fois le miroir de nos émotions et de nos idées qui animent notre société. Grâce à ce rôle, il fait le lien entre l’intime et le domaine public, l’agora. Aujourd’hui, dans un contexte social marqué par des fractures, la contribution de l’art à la construction d’un projet de cohésion est plus que jamais indispensable pour préserver les libertés et favoriser l’épanouissement individuel et collectif. En permettant ainsi à chacun d’avoir accès à l’art, la Fondation encourage les initiatives pour mieux vivre mais surtout mieux « faire ensemble ».

F. Ladak : Nous sommes convaincus de l’importance, voire de la nécessité d’ouvrir l’éducation artistique au plus grand nombre et ce dès le plus jeune âge. Non seulement par une découverte des voies multiples de l’expression artistique, mais aussi par des pratiques collectives associant à la découverte de soi et des autres un esprit critique et un regard sur le monde qu’il faut sans cesse renouveler.

Cela est rendu possible par des artistes exigeants et animés par une envie de transmettre et de partager, mais également d’apprendre d’horizons improbables. Aux Fondations Edmond de Rothschild, nous tentons en effet de bâtir des passerelles entre publics et acteurs multiples où l’art a toute sa place pour combattre obscurantisme et repli sur soi.

 

 Cette année, l’évolution du concept « d’art pour tous » à  celui « d’art avec tous » est un thème qui a été abordé lors du Mécènes Forum. Selon vous, qu’implique cette évolution ?

 

M-S. Maradeix : Il s’agit d’une évolution sans doute naturelle dans laquelle les politiques culturelles publiques « top down » trouvent leurs limites, même si elles ont été utiles à une autre époque et pour un cadre sociétal plus traditionnel. La société aujourd’hui est plus horizontale que verticale, tout comme son économie. Les citoyens demandent de la collaboration, de la participation et de la considération. L’art peut naturellement répondre à ces attentes, c’est la raison pour laquelle les projets d’art communautaire ou les projets de co-construction entre artistes et scientifiques, venus de différents champs disciplinaires, nous semblent des pistes intéressantes à soutenir.

F. Ladak : L’art ne doit plus être considéré comme seul bien marchand réservé à une élite ou à des collectionneurs, mais aussi comme un espace formidable d’échanges et de co-création. L’art collaboratif a toute sa place dans un 21ème siècle déjà rendu fragile par les drames du changement climatique et des crises alimentaires, de la détresse de réfugiés, ou tout simplement de la peur de l’autre. A titre d’exemple, nous avons accompagné le musée Guggenheim à New York dans le développement d'une initiative inédite qui réunit des pratiques artistiques socialement engagées (Social Practice Art at Guggenheim) aux côtés de joueurs de football du Bronx ou de communautés complètement différentes à New-York: une église de Harlem, une maison de production de sitcoms pour la communauté indienne, un centre de recherche en histoire antique, un marchand d’animaux domestiques et une école de danse. Le projet interroge aussi le rôle d’un grand musée tel le Guggenheim, d'abord au sein de cette galaxie contrastée, mais plus encore dans son propre cheminement vers le "community art ». Un tel projet permet aussi de désenclaver l’art de ses dogmes et de ses remparts, en invitant dans son univers d’autres domaines tels la sociologie, la politique ou la linguistique.

 

Les Fondations Edmond de Rothschild et Daniel et Nina Carasso sont toutes les deux mécènes du projet Intermediae. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à soutenir cette initiative ?

 

M-S. Maradeix : En 2015, les deux fondations ont réuni leurs forces, leur sensibilité et leurs financements pour soutenir un projet de « community art » à Madrid, « Una Ciudad, Muchos Mundos », porté par une plateforme culturelle issue de la ville de Madrid, Intermediae. Le projet, qui a été reconduit pour la période 2017 – 2019, vise à lancer un appel à projets pour inciter artistes, chercheurs et citoyens à développer des projets artistiques collectifs ou des projet de recherche autour de pratiques socioculturelles collectives.

Nous avons décidé d’agir ensemble car nos deux fondations ont beaucoup de points en commun : ce sont des fondations familiales incarnées par deux femmes d’engagement, Ariane de Rothschild et Marina Nahmias ; nous avons toutes les deux un ancrage en Espagne avec une fondation locale, la Fondation Carasso a un bureau à Madrid sur lequel les Fondations Edmond Rothschild ont ainsi pu s’appuyer ; enfin, nous avons la conviction qu’il est nécessaire d’impliquer les citoyens dans l’accès, la construction et la diffusion des formes artistiques, sans rien lâcher sur l’exigence artistique des projets et la place centrale de l’artiste.

La collaboration entre nos deux fondations aurait pu être en soi un sujet de recherche-action car la volonté et des points communs ne suffisent pas toujours à garantir le succès d’un partenariat. Les cultures, les méthodes, les attentes, le sens même de ce que chaque fondation met dans « l’art communautaire » ou dans la « co-construction » peuvent différer. Nous avons donc appris à travailler ensemble, en respectant nos différences et en essayant toujours de trouver des voies de compromis au service du projet soutenu et surtout des bénéficiaires de celui-ci.

F. Ladak : Entièrement d’accord. J’ajouterais simplement que ce type de partenariat entre fondations privées est encore trop rare. Si la philanthropie familiale véhicule des valeurs fortes et distinctes, elle permet une vraie capacité d’adaptation quand elle réunit des acteurs dont l’engagement et l’intérêt autour d’un même projet se retrouvent. Cette aptitude au dialogue, quand elle réussit à dépasser l’égo, est aussi rendue possible parce qu’elle se situe hors du champ commercial. Pouvoir bâtir une initiative telle "Une Ciudad, Muchos Mundos » est source d’un incroyable enrichissement mutuel et le moyen de développer ensemble une philanthropie engagée, notamment en Espagne.

 

Propos recueillis par Diane ABEL

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